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Uncertainty and disquiet

Anxiety is a fundamental characteristic of human nature. All living entities have biological devices that enable them to face danger (escape, aggression, concealment). This is often studied by the social sciences under the heading of ‘stress’. Human beings, however, differentiate themselves from other species through their reflexivity, which introduces an uncertainty that cannot be reduced to the consequences of their perception. The Biblical image of Adam and Eve driven out of Eden after eating the fruit of knowledge expresses with great symbolic power the anxiety born from this radical uncertainty that humans constantly try to deny or control. The manifestations of this uncertainty are twofold: the first is inscribed in the forms of temporal perception and representations of finality and death; the second bears on the uncertainty linked to what reality is.

The ethnographies of waiting and expectation testify to the uncertainty of the future. Not surprisingly, Mauss identified ‘expectancy’ as a phenomenon whereby humans can be seized in their entirety: their body, instincts, emotions, wills, perceptions, intellectual capabilities. People can build their life while waiting or with the aim of waiting (ascetic tension  towards the afterlife, parousia, apocalyptical movements, waiting for the revolution) or, on the contrary,  organise it against waiting (post-Fordist work organisation with its just-in-time, immediate consumption, real time information).
We call for the ethnography of radical uncertainty in contexts of catastrophe, extreme violence and the loss of significant dimensions of both individual and collective identities. The study of the manifestations of chaos opens a field of investigation of radical uncertainty in a context where all landmarks, the cognitive and normative references on which human life is built, have vanished.

Yet permanent radical doubts would render life impossible. Social interactions entail implicit agreements and tacit understandings, amply analysed by anthropology as well as by pragmatic linguistics and history. This common sense, made manifest as habitus, body techniques, balances and equilibriums emerging from interactions and routines can be seen as a way of circumventing uncertainty of what is going on in a specific context as well as in the meanings attached to action in general. Indeed, in a given context, the capacity for mastering action, or for skillfully playing with uncertainty according to the rules, is recognised as a valuable social competence. At the same time, incapacity can lead to a retreat from social life or strategies of avoidance and marginalization, but it can also render visible social strengths, competencies and capacities.

The concrete situations on which the experience of reality rests are always marked by some uncertainty, measured in attempts to apprehend ‘what is going on’, which often serve to identify intentions, assess situations and assign a status to beings and things. This reflexive capacity of actors and the dialogical production of internal criticism can be captured by ethnographic research. Proposing a way of looking at, explaining, or understanding is a way of instituting reality. This is a major issue in the politics of knowledge taken broadly, from the attempts to naturalise reality (from gender divisions to the capitalist system seen as ‘natural’ to human life) to the legislation on GMOs, human embryos, the environment, human rights and so forth. It is also about mastering uncertainty by the display and mobilisation of devices meant to calculate uncertainty. What can ethnographies of risk management and control devices teach us about this (seismic risks, crisis management, health risks)?

Paradoxically, human beings try so hard to master uncertainty and anxiety that they refuse to abolish them. Otherwise how can we explain the place given to gambling and betting in so many societies? Is not this institutionalization of uncertainty an attempt to render it less uncertain? Or at the least it is an engagement with the potentialities of uncertainties, which are the very ground on which arts and sciences are built, the domains of creativity and serendipity.

 Incertitude et inquiétude

L’inquiétude est une caractéristique fondamentale de la nature humaine. Si l’ensemble du vivant partage des dispositifs biologiques permettant de faire face à une situation de danger (fuite, agression, dissimulation, etc.) qui sont prises en compte par les sciences sociales dans l’étude des formes de stress, les êtres humains se singularisent par une dimension réflexive propre qui introduit une incertitude radicale dont ne peuvent rendre compte les seules propriétés perceptives. L’image biblique d’Adam et Eve chassés de l’Eden pour avoir croqué la pomme de la connaissance exprime avec une grande force symbolique l’inquiétude née de cette incertitude que l’homme n’a de cesse de vouloir nier ou maîtriser et qui se manifeste dans une double tension. La première s’inscrit dans les formes de perception temporelles et les représentations de la finalité et du devenir. La seconde porte sur l’incertitude quant à la réalité de ce qui est.

Les ethnographies de l’attente rendent particulièrement compte de l’incertitude quant au devenir. Il n’est pas surprenant que Mauss avait identifié l’attente comme un phénomène permettant la prise en considération de l’homme dans sa totalité – son corps, ses instincts, ses émotions, sa volonté, ses perceptions, son intellection. Les hommes peuvent aménager leur vie dans l’attente, pour l’attente (tension ascétique vers l’au-delà, parousie, mouvements apocalyptique, mais aussi, attente révolutionnaire du grand soir) ou au contraire l’organiser contre l’attente (organisation post-fordiste du travail avec le just-in time, consommation immédiate, information en temps réel).  Dans des formes plus concrètes, on invitera à ethnographier l’incertitude radicale dans des contextes de catastrophe, de violence extrême, la perte d’une dimension définissant l’identité individuelle. L’étude des manifestations du chaos ouvrent un champ d’investigation dans le domaine de l’incertitude radicale, quand tous les repères, les appuis cognitifs et normatifs sur lesquels se fonde la possibilité de la vie humaine se dissolvent.

Le doute radical rendrait cependant toute vie sociale impossible. Toute interaction sociale suppose énormément d’implicites, de non-dits, d’appuis que la linguistique et l’anthropologie pragmatique se sont attachés à décrire. Ce sens commun ou sens pratique, qu’il se décline comme habitus, techniques du corps, équilibres émergents des interactions (selon le modèle économique de la main invisible), routines peut être analysé comme une manière de circonvenir l’incertitude quant à ce qui est en train de se passer dans une situation précise et quant au sens à assigner à l’action en général. En situation en effet, la capacité à maîtriser l’action en cours, à faire « selon les règles », tout en jouant habilement de l’incertitude est reconnue comme compétence sociale. L’inquiétude peut alors entraîner un retrait de la vie sociale, des stratégies d’évitement, de marginalisation.

Les situations concrètes sur lesquelles repose l’expérience de la réalité sont cependant toujours marquée par une dimension d’incertitude que l’on mesure dans l’ensemble des discours et des mises en perspective au sujet de « ce qui se passe » et dont une bonne part consiste à décrypter des intentions et assigner un statut au êtres et aux choses. Cette capacité réflexive des acteurs et la production dialogique d’une critique interne constituent la possibilité pratique de la plupart des enquêtes ethnographique. Proposer une manière de voir, de comprendre, d’expliciter ce qui se passe, c’est instituer la réalité. Autrement dit, il s’agit un enjeu majeur des politiques de la connaissance, prises dans un sens large, qu’il s’agisse des tentatives de naturaliser la réalité (de la question du genre à celle du système capitalisme comme système le plus « naturel »), de statuer sur les OGM, l’embryon humain ou de constituer la nature dans une perspective écologique, etc. Plus largement, il s’agit de maîtriser l’incertitude par le déploiement de dispositifs ayant pour vocation de la transformer en calculs de probabilités. Que nous apprennent, dans cette optique, les ethnographies d’instituts de gestion des risques (prévision des risques sismiques, cellules de gestion de crises, de pandémie), et plus largement l’ensemble des dispositifs de contrôle ?

Car paradoxalement, il semble que l’être humain cherche autant à maîtriser l’incertitude et l’inquiétude qui en découle qu’il refuse de l’abolir. Sinon comment comprendre la place que de nombreuses sociétés accordent au hasard, au coup de dé, au pari ? Ne s’agirait-il pas d’institutionnaliser l’incertitude pour la rendre moins incertaine ? Ou à tout le moins, n’est-ce pas là un jeu avec / sur les potentialités offertes par l’incertitude qui sont au fondement des arts et des sciences et le lieu de la créativité et des découvertes aléatoires.